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Tina Jolas était ethnologue, et travaillait à Paris auprès de Claude Lévi-Strauss. Elle était la femme du poète André du Bouchet, dont elle avait deux enfants. Elle vécut durant trente ans une relation passionnée, mais cachée donc surtout épistolaire, avec René Char qui lui habitait à l'Isle sur Sorgue. Une correspondance de 5000 lettres reste détenue par la dernière femme de René Char, qu'il épousa quatre mois avant sa mort. Cette dernière refuse encore aujourd'hui de la laisser publier...

 

Il est impossible de trouver des photos de Tina Jolas sur le net, à part celle-ci :

 

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Tina, c'est celle qui est derrière le halo de lumière de la lampe...

 

 

 

 

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Voici une lettre, écrite par Tina à son amie Carmen Meyer (amitié épistolaire qui dura cinquante ans) :

 

 

Postée de Vétheuil, le 25 août 1958

Dearest, dearest Carmen,

Est-ce possible que tu vas disparaître avec Philippe ? Que cette paix, cette amitié qui était uniquement en vous et qui me faisait un tel bien n’existera pas dans ce Paris de cet hiver dont jusqu’ici je n’ai pas une seule seconde regardé en face le visage ?

Ici, c’est cette belle campagne du mois d’août, les enfants très très bien et heureux, beaucoup de musique, la moisson. André venant de temps en temps au début, maintenant depuis dix jours m’écrivant tous les jours qu’il ne peut plus me voir. Mais avec quelle passion, quel désespoir, quel amour, et déchirant quelque chose en moi puisqu’il est le seul au monde à me faire pleurer désespérément.

Quel nom donner à ce qui existe en moi pour lui, qui me fait un mal indicible, l’impossibilité absolue où je suis d’imaginer un monde où pour moi et les enfants, il aurait disparu et l’impossibilité où lui est de ne pas exiger tout de moi, comme si ce tout n’était pas à Char. J’ai passé des journées et des nuits entières de plus en plus proche de lui, dans son emprise amoureuse, terriblement amoureuse de lui, et lui aussi s’est inventé un besoin de moi tout entière, aussi une sorte d’anxiété de ma présence. Je suis comme les deux cotés de l’horizon. Ce ciel envahi de nuages splendides mais douloureux (je me compare au ciel !!!!!!). Ils vont se refermer sur moi. Quelle merveille de tendresses, de profondeur j’ai pour André, les enfants le veulent, ils ont besoin de lui mais que serais-je s’il me déchire de cet immense amour. Quand je vois Char, je sens à la fois une pesanteur, un souffle, je sais que je tremble, que sa main sur moi, la barre noire de son regard oppriment ma poitrine, me donne le besoin de respirer très fort et de me jeter dans ses bras. Sa présence avec moi devant quelque chose, j’étais au Louvre voir avec lui les Poussin, les Titien par exemple, donne à ce lieu, à cet objet à jamais quelque chose de doué d’ombre et de lumière, d’une beauté insensée et pourtant, marchant avec lui dans ce quartier du Châtelet et du Quai aux Fleurs, j’avais les yeux pleins de larmes à l’idée de ces rues tellement, tellement parcourues par André et moi, débattant notre vie, ce printemps, une telle angoisse de moi. L’angoisse que je sens en lui (Char) pour moi, son besoin de me voir tout le temps, de m’avoir me donne une sorte de vertige. C’est impossible. Je sens gronder en moi, pour lui, pour André de tels abîmes de déchirements, qu’est ce que je vais sauver, inventer pour eux, pour moi ? L’essentiel est évidemment les enfants. Et puis l’insensé est que jamais, jamais, je n’ai eu autant de bonheur si précis, si d’horizon à horizon. Un jour, j’oserai te dire cette vie nocturne (même le jour) qui, même quand je lui écris une lettre maintenant (à lui, Char), quand j’écris son nom, m’oblige à serrer le poing, à prendre une immense respiration. Je suis devant tout, mes sentiments, la musique, les champs comme ces seaux de ferme, dans le puits de Belle-Isle que l’on jette et qui vont tout de suite avec un claquement sourd au fond et ramène et ramène à plein bord une eau pure.

Je veux dire que comme eux, je plonge et je ramène de l’eau merveilleuse. Ici, j’écoute Schubert, Mozart et je lis des poètes anglais, Keats, Shelley que je n’avais jamais vraiment lus. André est à Paris, si vous passez, voyez le. Il n’habite plus rue des Vignes (il y a eu un atroce cambriolage) mais chez sa mère, 47 Boulevard Beauséjour, AUT-65-65. Come with him here, ce serait merveilleux, merveilleux. Ma belle-mère est adorable, très très hospitalière, gentille, adorerait vous voir. Is it possible we won’t see each other for months and months, si tu savais comme octobre me donne le vertige, the children ?

Je t’embrasse tendrement et aussi Philippe et Vincent.

Tina

 

 

 

Tag(s) : #solitons