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La liberté : ce singulier ne désigne pas ici une essence à laquelle rapporter toutes nos “libertés”. Il suspend au contraire toute détermination de ces “libertés”, qu’on sait bien “formelles”, sans pourtant vouloir le savoir… Il le fait au nom de l’expérience singulière de ce qui est sans essence : l’existence même. Cette expérience est un fait, lui aussi singulier, car il n’obéit pas à une logique du “fait” opposé à la “loi”. Ni fait, ni loi, mais l’être même en tant que partage de l’existence. La pensée en provient, elle ne s’en empare pas. Quant elle s’ouvre à cette expérience, elle pense son possible hors d’elle-même, comme chose, force ou regard. La liberté est l’in-fini de la pensée.

 

 

Ce que je veux, c'est faire la pensée identique à l'être dont elle est la pensée. Non pareille, ni semblable, ni analogue, mais identique. Être et pensée, une même chose. Un vieux poème disait cela, mais je ne veux plus qu'un poème le dise. Ce poème aussi brûlera ; d'ailleurs, il a déjà perdu plus d'un papyrus et plus d’un vers.
Mais il faut pour cela, pour aboutir à la même chose, que l'on entende bien les verbes : penser et être, non pas la pensée et l'être. Car la pensée peut bien prendre l'être pour objet, et l'être peut bien avoir la pensée comme une de ses espèces, comme une chose parmi d'autres. Mais si penser est être, alors il n'y a plus d'objet ni de chose. Tout revient  à l'identique : penser, c'est peser, or on voit bien que de manière identique être c'est encore peser. Rien n'est sans poids, rien n'est sans appuyer sur un sol ou sur soi-même. Ce qui n'appuie ni ne pèse, fût-ce du poids le plus infime, se dissipe en vapeur, en fumée, puis en pure dissipation.
Voilà pourquoi, mes livres, je vous brûle. Je vous rends à votre apesanteur. Je ne retiens rien de vous. Je ne veux que le poids, la pesée des choses dans une balance de justice. La gravité d’une juste pesée des choses, sans interposition de signification ni de valeur.

 

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Le désoeuvrement ouvre l’œuvre, il l’ouvre en son beau milieu. Il ne vient pas après elle, il vient en elle et par elle. C’est bien pour cette raison qu’une œuvre toujours ouvre au cœur de son « auteur » une béance par laquelle se montre que l’œuvre n’est pas « la  sienne », qu’elle se crée d’elle-même – elle qui n’est pas un « même », elle qui n’est rien d’autre pour finir qu’une ouverture, un hors. Le jeu de mots avec « hors d’œuvre » est trop près pour être évité, mais il n’apporte rien. Car on n’est pas « hors d’oeuvre » : on est hors dans l’œuvre. 

Plus une œuvre est grande, plus elle est béante et plus nous n’en finissons pas de plonger dans cette béance… Comment est-il possible de toujours relire Sophocle ? de toujours revoir Cézanne ? de toujours revoir Eisenstein ? de toujours réentendre Beethoven ? Ils sont toujours à nouveau des intrus, ils opèrent toujours à nouveau en nous des extrusions.

 

 


Je dirais que « corps » n’est pas aussi étranger à la philosophie qu’on le pense : « corps » est l’étrangeté que la philosophie nomme parce qu’elle la découvre, et elle la découvre parce qu’en effet le monde devient étranger à lui-même. C’est ce qu’on nomme « Occident »… Cela ouvre aussi bien à l’abaissement et à la réjection du corps qu’à l’exaltation de la puissance du corps. D’une manière ou de l’autre, cela introduit une étrangeté foncière à nous-mêmes, une étrangeté du monde à lui-même. Nous avons nommé cela corps/esprit, matière/idée, extériorité/intériorité… En réalité, il s’agit de l’écart du même au même, et ainsi tantôt du rejet de l’un par l’autre, tantôt de l’élan extatique de l’un vers l’autre… L’étrangeté n’est autre que cette étrangeté à nous, en nous. C’est notre tourment aussi bien tragique qu’érotique.

 

Jean-Luc Nancy

Tag(s) : #vaguelettes